L’idée de servir de faire valoir ne me posait pas vraiment de problème, à partir du moment où je le savais et
que je maîtrisais la situation. Je m’étais fait beau. Chemise parfaitement repassée, pantalon à pince, veste cintrée. Noir, tout en noir. Le noir n’est pas une couleur, tu me disais, je me
souviens. Mes mocassins brillaient tellement que j’aurais pu me voir dedans. On me regardait. J’étais chic. Les cheveux en arrière, parfaitement gominés. Le sourire trente-deux dents en constante
représentation. Je tournais autour de toi avec parcimonie, histoire de montrer que nous étions ensemble, que tu étais avec moi, à moi. J’écoutais les autres, me rendais disponible pour eux, sans
te perdre du regard. Je rentrais donc dans ton jeu, je donnais ce qu’il y avait à donner. Le meilleur. Il fallait gagner.
Je pense que n’importe qui à cette soirée n’aurait pu envisager ce que je te réservais. Même pas toi. Il
s’agissait bien de notre ultime sortie publique, je te le confirmerai à l’aube, entre deux dernières coupes de champagne. La dernière bataille que nous menions. La toute dernière.
Nous nous étions rencontrés dans une soirée comme celle-ci huit ans auparavant. Le coup de foudre comme on le
nomme. Ou du moins, ça y ressemblait fortement. Huit ans déjà. Trois de trop. J’aurais dû te quitter quand j’ai cessé de t’aimer. Tu connais l’histoire. La faiblesse, le confort, la
sécurité…Mélange toxique qui paralyse toute action. Je suis resté pour de mauvaises raisons. Peu importe après tout. C'est du passé. Je ne regrette rien.
Ce soir, j’allais commettre l’irréparable. Foutre en l’air une partie de ma vie. Détruire cette image d'un
couple parfait. J’avais répété face au miroir mon petit discours « je ne t’aime plus, bla bla bla bla ». Tu connais la suite. Tout briser en une fraction de seconde. Plus jamais tu me
regarderas comme tu es en train de me regarder. C’est ainsi. D’autant plus que je ne vais pas te ménager. Tu vas en prendre plein la tête. Adieu ton air suffisant, ta si grande certitude.
J’allais te démolir comme un bulldozer dans une cité fantôme.
Toi si belle. Toi si consciente de ta beauté. De cette jeunesse qui commençait à s’effriter. Doucement,
sûrement. Qui d’autre que moi savait que tu commençais à avoir des cheveux blancs ? Qui d’autres que moi savaient que tu cachais tes premières rides à coup de maquillage ? Personne. Le prochain
qui prendra ma succession en fera les frais. De ce narcissisme, de cet orgueil qui font que nous avons gagné à chaque fois, que nous allons nous séparer.
Je serai vite remplacé, je le sais. Dans le milieu que nous fréquentons, on reste rarement seul. Tu te feras
violence. Tu en prendras un plus riche, plus beau encore. Et tu auras raison ! La solitude est un poison. Et puis, entre nous, tu gagneras aux changes... Je vieillis mal. Tu ne cesses de me
le faire remarquer.
Tchin-tchin. Je porte un toast. Si avec ça, tu ne gagnes pas, je n'y comprends rien. Je fatigue, tu sais que
je n'aime pas les mondanités. Je me penche vers le balcon. J'ai besoin d'air. J'expire. J'inspire. Je suis là, je suis las. J'ai envie de gerber. J'ai envie que tout s'arrête. Il me faut encore
patienter. Attendre l'heure fatidique. L'heure ou les minutes. Ça sera court. Tu verras.