Samedi 10 mai 2008
 

Il pleuvait encore cette nuit là. Une nuit humide et froide comme toutes les autres. Il fallait oublier pour continuer à vivre, pour ne pas se figer dans un temps qui n'existe plus. Il se souvenait de tout. En particulier des bons moments. Uniquement que des bons. Il s'en rendait compte, sa mémoire ne sélectionnait que les complicités, les ivresses, les fous rires. Cette euphorie collective qui accompagnait les longues soirées d'été. Quand ils étaient tous réunis, ici, dans ces murs.

Il se remémorait la pièce. Des reproductions de Monet et de Goya sur la tapisserie à fleurs, des meubles en bois massif qui dégageaient une odeur de cire, des tissus colorés pour cacher les fauteuils râpés. Beaucoup de superflus, trop de décoration, une identité en somme.

Ils n'existaient plus. Ils étaient tous morts. Et les autres avaient tout pris. Ils se sont servis, sans scrupule, sans remord. Balayant ce qu'ils avaient été avec placidité. L'héritage s'était éparpillé dans l'ensemble de la France en une dizaine de jours. Le temps pour un condamné de se repentir avant l'échafaud. Le temps de revenir sur ces terres pour signer des papiers notariés.

Le feu de bois crépitait. Les dernières brindilles se consumaient avant l'extinction totale. Il n'y avait plus rien à brûler. Une dynamique chaleur couvrait l'humidité ambiante. Dans la pièce ne restait à part un vieux matelas à même le sol, un miroir dans un coin. Sauvé des pillages par un miracle qu'il n'expliquait pas. Oublié par les héritiers ou fortuitement refusé ? Il ne le saura jamais. Il toucha le seul rescapé de la croisade avant de le placer au dessus de la cheminée. Il se regarda à travers le reflet. Image déformée, anamorphose.

Une envie de rire face à sa grotesque projection. Souvenirs, les femmes de la maison ne s'y admiraient jamais. Ce miroir n'intéressait réellement que les enfants. Voilà pourquoi il avait été décroché de son emplacement initial pour être cloué un peu plus bas, à la hauteur des jeunes yeux. Ils adoraient y grimacer. Ses cousins l'avaient baptisé 'le soleil fou'. Il poursuivit le rituel à chaque visite. Un jour, il surprit la bonne face au mur, le corps arc-bouté. Elle haussa les épaules en le voyant, et lui fit signe du doigt de garder le silence. Combien étaient-ils à s'amuser ainsi avec lui ?

Il apprit lors d'un traditionnel apéritif au vin cuit avec Jacques que ce type de miroir se nommait une sorcière. C'était son grand-père qui l'avait acheté sur une brocante pour trois francs, six sous. Il répétait régulièrement que les sorcières résidaient à la base dans les maisons modestes qui n'avaient pas les moyens de s'offrir un miroir avec du mercure et de l'étain. Les siècles passant, elles avaient pris beaucoup de valeur, devenant une référence pour les spécialistes. Le vieil homme aimait l'idée qu'un objet de substitution devint un objet de collection, Jacques aussi. Jamais il n'aurait permis un tel abandon.

Il sourit. Cette sorcière sera donc sa compagne pour l'ultime nuit dans la maison. Demain, il reprendrait la route, avec elle, tirant un trait sur une partie de vie, de ses ancêtres. Drôle de consolation, il caressa les médaillons qui entouraient le miroir. En sentant la chaleur du feu s'amoindrir sur ses jambes, il réalisa qu'il était temps de dormir avant de sombrer totalement dans la mélancolie. La bouteille de whisky était vide comme l'intérêt qu'il portait aux ascendants. Il fit plusieurs pas pour rejoindre le matelas. Couché, il observa le plafond décrépi puis le feu qui mourait sur ses battements de paupières. Le rideau était tombé, le spectacle était terminé faute de comédiens...

par Styx publié dans : recueil de nouvelles
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