direction

recueil de nouvelles

Mercredi 4 janvier 2006

 

 Je sors de la bouche de métro, le vent souffle sur mon visage, mes cheveux s’emmêlent  avec l’air. J’accélère le pas, je sais qu’elle m’attend, je le pressens. Je referme le col de mon manteau, et j’avance vers le bar où nous avons rendez-vous. Je me remémore son visage, ses yeux, mon cœur bat plus rapidement, mes mains tremblent.

Je pousse la porte en bois du café, un brouhaha vient à mes oreilles. Je dégrafe mon manteau, et je la cherche des yeux. Tour d’horizon, pas à droite, pas à gauche…Elle est en face. Je la vois, les cheveux relevés, attablée devant un café, lisant un journal. J’avance vers elle, doucement, je redresse le dos, je serre les doigts. Elle lève la tête, ses yeux quittent son papier. Elle me voit approcher, un sourire se forme sur son visage. Elle est incroyablement belle, les cheveux plus blonds que la dernière fois, la peau blanche, sans imperfection. Elle parait très en forme, malgré le décalage, horaire, pas de cerne, aucune trace de fatigue. Elle me fait signe de m’asseoir, elle replit son journal. Je me mets à l’aise, je pose mon sac à dos à mes pieds. Je déboutonne mon manteau. Elle allume une cigarette, et commande deux cafés. Je lui demande si elle a fait bon voyage depuis New York. Elle me répond que oui, que son avion était à l’heure, pas comme moi. Je rougis, et lui demande de me pardonner. Elle sourit, baisse les yeux et me répond.

« Je n’attends jamais, tu as de la chance, j’allais partir, je suis très occupée. »

Sa voix me trouble, je ne me souvenais pas qu’elle était si suave. Elle constate sans mal, que je suis désarçonné. Elle a l’habitude, c’est une séductrice.  Les cafés nous sont servis, elle écrase sa cigarette dans le cendrier, et le boit d’un trait.

« J’adore le café français. » me dit-elle d’un soupire.

Un homme à la table d’à côté la dévisage, il semble la reconnaître, puis il tourne la tête.  Soulagée de cette perte d’intérêt, elle replace une mèche de ses cheveux, et me sourit à nouveau.

Je la remercie d’être venue, et lui affirme combien cela est important pour moi de la rencontrer aujourd’hui. Mes phrases sont courtes, et simples, je souhaite qu’elle comprenne bien ce que je lui dis. Je lui expose les faits, que mon livre est presque fini, et que j’aimerais qu’elle le lise. Je sors de mon sac, la copie de mon roman, et lui offre. Elle l’accepte, intriguée, et ouvre la premiére page, Elle lit la dédicace à voix haute : Je vous remercie de tout ce dont vous m’avez apporté ».

Elle rougit à son tour, et repose le manuscrit sur la table.

« J’aime le vous, c’est tellement so french, so romantic…Je le lirai, avec plaisir. »

Son accent m’envoûte. J’attrape les barreaux de la chaise, pour cesser mes tremblements. J’avale ma salive, et lui dis que j’écris en pensant à elle, qu’elle m’inspire. Elle est ma muse. Mes yeux se ferment, et soudain des flashs s’imposent à moi, des images des rôles. Je la vois en Bonnie avec son béret, en Elaine en tenue de vole, en Evelyn et son porte cigarette à la bouche, en Vicki jouant aux échecs, en Gwen portant ses larges lunettes de soleil. Un long moment passe, puis mes paupières s’ouvrent. Elle n’est plus là, évaporée avec la fumée.

Je mets ma tête dans mes mains, respire profondément, puis la relève. J’ai tout simplement rêvé, elle n’a jamais été assise face à moi.

Comment ai-je pu croire que j’avais rendez-vous avec Faye ?

Je paye les deux cafés, je me lève, et prends mon sac à dos, encore ouvert.  Mes mains cherchent sur la table le manuscrit, mais en vain, il n’est plus là,  évaporé lui aussi. Dans le cendrie, deux mégots. Sur l’une des tasses à café se dessine une trace de rouge à lèvre. Je passe une main dans mes cheveux, et sans attendre, je m’en vais sans vouloir comprendre.

 

Par Styx on the moon
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Vendredi 20 janvier 2006

Il pleut à Paris, une journée d’hiver, humide et grise, comme je les aime. Je n’ai pas vraiment froid sous mon long manteau noir, mais il me manque une écharpe pour couvrir mon cou. Je sens de l’air sur cette partie de mon corps. Je marche lentement sur les pavés de Montmartre, je rentre chez-moi tranquillement, rien ne m’attend. Je me suis fait viré hier du magasin de chaussure dans lequel j’usais mes semelles depuis huit mois. Vendeur, ce n’est pas un métier pour moi, je suis trop timide, trop introverti, je dois me forcer à chaque fois pour aborder les clients….Alors cet emploi, rien à faire ! Moi, je veux travailler dans la musique mais bon en attendant faut bien manger et payer les factures.

La nuit tombe déjà, pas grand monde dans les rues, à part quelques touristes téméraires qui cherchent en vain le Sacré-Cœur. Je leur indique dans un anglais approximatif la direction sans grande conviction. Ils m’agacent ces touristes, des fois je ne voudrais Paris rien que pour moi. Ils dénaturent la capitale par une intrusion massive et indiscrète.

En descendant la rue, je repense à Céline. Je la vois dans le salon m’annonçant qu’elle me quitte pour le patron du bar d’en bas, que je ne suis qu’un raté, sans avenir, qu’elle ne m’aime plus depuis que je vends des chaussures. C’est bien les femmes. Elles ne quittent jamais un homme sans en avoir un en réserve et surtout elles abandonnent des gars sans fortune. Elle peut  coucher avec ce gros lourd de tavernier, je m’en moque comme de ma premiére paire de chaussettes ! Céline ne comprend rien à rien, alors, c’est un cadeau du ciel qu’elle soit partie. J’aurais dû la virer moi-même.

A l’intersection au carrefour, je suis à côté d’une jeune femme aux cheveux bruns bouclés qui écoute de la musique sur un baladeur. Jolies fesses dessinées dans un jean serré, j’aimerais bien distinguer son visage, mais elle me tourne le dos. Le petit bonhomme vert nous indique que nous pouvons traverser les passages cloutés, et d’une foulée affirmée, la demoiselle quitte le trottoir sans se soucier du trafic. Un bruit strident de pneu attire mon attention, j’entrevois une mobylette foncer sur elle à une vitesse de diable. Geste instinctif, je la prends par sa longue écharpe, et l’oriente sur le trottoir.

Le bolide passe à toute allure, la jeune fille collait contre moi, me considère apeurée. Doucement je la dégage de mes bras, et je lui souris. Elle est jolie, terriblement charmante. Des yeux verts profonds, des petites taches de rousseur sur un visage d’un blanc immaculé. On dirait un petit écureuil. Il lui faut un certain temps pour réaliser que je n’ai pas voulu l’étrangler mais la sauver d’un accident routier. Un petit instant, son regard s’apaise enfin, elle cligne des yeux, je romps le silence.

« _Heureusement que vous aviez une écharpe… » Dis-je bêtement.

Elle pousse un léger soupire, et me dit avec un léger accent de l’est.

« _Je n’aurais pas pu vous aidez si vous aviez été à ma place.

_Pourquoi ?

_Bah…vous ne portez pas d’écharpe.

_Ah oui…

_Je vous remercie. »

Elle éteint son baladeur, et le range dans son sac. Nous traversons le passage clouté l’un à côté de l’autre.

« _Vous vivez dans le quartier ? Car moi oui… 

 _Non, je suis touriste, je cherche le Sacré Cœur.

_Il est derrière vous, vous devez faire demi tour…Attention en traversant. »

Elle me sourit, je continue mon chemin vers mon immeuble.

« _Attendez, je peux vous offrir un café pour vous remercier.

_Non, je ne bois pas de café, mais un coca avec plaisir.

_Allons dans ce bar en face, il a l’air sympa.

_Euh non, pas possible, je suis en mauvais terme avec le gérant. »

Je ne pouvais lui annoncer à brûle pour point que le patron couchait avec mon ex-petite amie.

Un ange passe. La mutine reprend le fil de la conversation.

« _Allons plus loin…Votre prénom ?

_Nicolas, vous ?

_Célina. Mais en France, c’est Céline, non ? »

Destin ? Fatalité ? Je rebroussais chemin avec une touriste de l’est portant le même prénom que la courgette avec qui je partageais ma vie.

Concessions à mes principes? Surtout pas l’envie d'abandonner cette délicieuse inconnue, je demandais d’un ton léger.

« Vous êtes de quel pays exactement ? »

 

 

 

Par Styx on the moon
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Jeudi 2 février 2006

Lumière bleutée, personne dans les rues, la nuit est semblable aux autres : hivernale…. J’avance d’un pas rapide, mes mains bleuissent, je tremble de froid, encore quelques mètres, et je suis au métro, le supplice s’achèvera, je serai au chaud.

Je songe à ma journée de demain,  je dois absolument signer le contrat. Je me suis décidé, j’accepte leur proposition, le manuscrit sera édité, même si je dois supprimer le passage du joint, ainsi que celui de l’interview T.V. Je peux faire quelques sacrifices. Les compromis sont des actes de sages. J’augmente le son du baladeur, Time is runing out de Muse, retentit dans les écouteurs, j’arrive enfin à la bouche du métro.

Une main sur mon épaule interrompt  mon élan. Je sursaute, et me paralyse aux escaliers. De la fumée sort de ma bouche, mon cœur s’accélère. Je n’entends plus la musique. La main descend le long de mon bras pour le maintenir. Je me retourne, mes jambes flageolent.

Volte face,  un homme aux yeux verts me considère, le visage sans expression. Le lampadaire reflète la blancheur de sa peau ridée. Seulement quelques fractions de secondes viennent de s’écouler. Je manque d’air. Je ne bouge pas, je n’essaye même de me détacher de ses serres.

Je baisse les yeux vers la poche de sa parka, pour entrevoir dans l’obscurité, son autre main s’agiter. Son corps s’approche du mien, mon regard fixe le sien, un feu de haine jaillit.  

Je comprends, je recule, et désespérément, j’essaye d’un geste brusque de m’extraire de son emprise.  En vain, il est trop tard…

Un coup lent dans l’abdomen, je sens la lame déchirer la chair, la pénétrer puis en sortir. Un second va et vient, plus rapide déclenche une douleur intense que je ressens dans mes entrailles. Un rictus se dessine, alors, sur ce visage méphistophélique.

Le rapace me lâche enfin  et telle une proie broyée, mes genoux s’effondrent sur le béthune.

J’appuis sur mon ventre, mes doigts bleus éclaboussés par le sang chaud. Un rouge vif se repend sur l’asphalte.  Je lève la tête, ma vue se trouble, je ne distingue plus qu’une longue ombre. Des frôlements sur le cou, qui s’attarde sur ma pomme d’Adam, l’inconnu prend son temps, je  pressens une jouissance du bout de ses index brulants.  Tout mon être se refroidit, ma langue se raidit, une larme se cristallise sur ma joue. Ultime sensation, le métal tranchant ma gorge.

 

 

Par Styx on the moon
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