Samedi 7 juin 2008

Première partie:   http://styx-on-the-moon.over-blog.com/article-16636512.html


On m'avait dit que d'être reçu à Saint-Supplice relevait d'un miracle. Qu'elle m'invite de sa propre initiative m'interrogeait sur ses véritables motivations. Elle était plutôt du genre à entretenir le secret, à tout vouloir contrôler. Me faire pénétrer dans son univers s'avérait de l'ordre d'un suicide, ou quelque chose de semblable pour son image. Il y avait bien une raison à tout cela. Un but.

Je suis arrivé en retard. Chacun son tour. 3 codes, 3 portes, deux escaliers, un ascenseur. Une véritable forteresse. Dernier étage d'un immeuble de standing. Un perchoir pour un oiseau siffleur. C'est son secrétaire qui m'a ouvert. J'ai pris les devants :

« Pas d'appareil photo, ni de téléphone, je sais...merci. »

 D'un long couloir sombre, je suis passé à une pièce extrêmement lumineuse. Un immense séjour avec une imposante verrière. Explosion des yeux. Une vue imprenable sur l'église. Une vue divine, rare, précieuse.

A peine le temps de me remettre de ce spectacle qu'elle était déjà derrière moi à me caresser l'épaule. Je ne l'avais pas entendue.

« Ils sont tous émerveillés la première fois. Je vous promets que l'on s'y habitue vite. On finit même par l'oublier... »

Par un mouvement de bras ferme, Catherine m'orienta vers un canapé en cuir. Je ne sentais que son parfum. Entêtant.

« Avez-vous mon carnet ? »

Je le sortis d'une pochette en plastique et me retourna pour le lui rendre. Premier regard sur sa personne. Elle semblait triste. Léger malaise. Elle attrapa rapidement l'objet, et s'orienta vers la fenêtre. Pour mieux me tourner le dos.

« Asseyez-vous, je vous prie. »

En toute impunité, je scrutais le lieu. Mes préjugés tombaient à l'eau tel un navire en pleine tempête. Une décoration sobre, assez métallique, un mobilier moderne. Peu d'objets, des tableaux de Soulages sur les murs. Surprenant constat, aucune représentation à son effigie. Pas même une photographie. Un intérieur masculin. On pourrait pu penser qu'un homme résidait dans cette garçonnière minimale et anonyme. Elle se retourna et me glissa un léger sourire.

« Je savais que vous ne pourrez vous empêcher de détailler mon appartement. Ils font tous cela...

_Je n'échappe pas au commun des mortels... »

Elle baissa les yeux au sol. Elle était vêtue d'une robe noire, ample, pour cacher sa silhouette. Elle avait pris encore du poids, incontestablement. Catherine semblait à des kilomètres des mondanités dont elle m'avait habitué. Un maquillage léger, un cheveu rebelle. Les pieds nus.

« Cet appartement est une prison. Je ne parviens pas à le vendre. Trop de souvenirs. Il faudrait qu'un jour, je m'en débarrasse...Pour un de mes enfants peut-être... »

Elle s'approcha à contre-jour.

« Vous êtes cernés. » me dit-elle en s'installant à côté de moi.

« Je suis fatigué. Je bosse comme un dingue. Le journal m'en demande toujours plus.

_J'ai lu votre dernier article. Vous ne l'avez pas loupée...Je sais ce qu'il m'attend...Je suis prévenue... »

Le cuir craqua. Elle attrapa son paquet de cigarette avant de le reposer sur la table basse.

«  Je vais être polie, je ne vais pas fumer devant vous....»

Le carnet était à présent sur ses genoux. Elle me le désigna du doigt. J'ai toujours été séduit par ces ongles. Toujours soignés, toujours vernis. Ces mains, en revanche...Elle remarqua mon attention. Elle les dissimula sous le tissu de sa robe.

« C'était une erreur que de vous le confier. Je ne sais pas ce qu'il m'a pris...J'espère que vous en avez fait aucune copie...»

Elle examina ma réaction. Je tentais de rester neutre. Je répondis sèchement.

«Non. Bien sur que non.

_Je vous fait trop confiance.

_Trop confiance pour m'inviter chez-vous ?

_Sans aucun doute.

_Pourquoi l'avoir fait ?

_Je voulais vous avoir rien que pour moi ! »

Elle ricana avant de me déclarer.

«Vous vous posez trop de questions... Prenez les choses comme elles viennent...»

Silence. Elle reprit d'un ton moins journalistique.

« Je n'ai rien bu depuis trois semaines...un record...je ne sors plus pour ne pas être tentée...et j'évite les mauvaises compagnies...Ceux qui aiment me voir un verre dans le nez, ceux qui ne m'aiment que alcoolisée... »

Elle s'enfonça dans le canapé. Elle me considéra. Je baissais les yeux, comme un enfant pris en train de faire une bêtise.

« Qu'avez vous pensé de ma mère?

_Je comprends mieux qui vous êtes en l'ayant lu. Ce n'était pas une erreur.

_J'aimerais votre avis sur sa personnalité, pas sur la mienne.

_Ce que j'ai découvert ma surpris...Son secret...Je ne m'y attendais pas...

_Les adjectifs que vous lui attribueriez? »

Cette impression encore d'être en face d'une institutrice. J'exécutai. Je lui dis ce qui me vient en premier à l'esprit. Sans filtre.

« Une battante, une courageuse, une égoïste, une sournoise, une amoureuse, une suffisante, une... »

Elle me fit signe de me taire, elle se leva, et repartit vers la fenêtre. Un long silence couvrit le bruit de ses pas. Les rayons du soleil de midi commençaient à traverser les carreaux. Elle soupira.

« Je lui ressemble beaucoup trop. Tous ces adjectifs pourraient m'être donnés.

_A toutes les femmes, non ? »

Elle se retourna, et me fixa.

« Vous et votre vision des femmes... »

Elle plaça une main dans sa chevelure avant de me dire.

« Êtes vous libre ce week-end ? »

J'hésitais.

« Oui ou non. » dit-elle impatiente.

« Oui...je crois que oui...

_Très bien, préparez vos bagages. Vous partez avec moi. Je dois vous présenter à quelqu'un.

_Où?  »

Elle haussa les sourcils.

« Vous devriez plutôt me demander qui !

_Qui alors ?

_Vous vous posez trop de questions, je vous ai dit. Vous verrez bien... »

Elle revient dans ma direction pour prendre son paquet de cigarette. Cette fois ci, elle en alluma une. En expirant la fumée, elle me dit d'un ton suffisant.

« Ne faites pas cette tête.... On a l'impression que vous allez passer à l'échafaud...Allez-y ! Je vous attends à 20 heures, ici. Soyez à l'heure! Ça changera.»

Elle me fit signe que je pouvais disposer tout en expirant la fumée vers le plafond.

Samedi 10 mai 2008
 

Il pleuvait encore cette nuit là. Une nuit humide et froide comme toutes les autres. Il fallait oublier pour continuer à vivre, pour ne pas se figer dans un temps qui n'existe plus. Il se souvenait de tout. En particulier des bons moments. Uniquement que des bons. Il s'en rendait compte, sa mémoire ne sélectionnait que les complicités, les ivresses, les fous rires. Cette euphorie collective qui accompagnait les longues soirées d'été. Quand ils étaient tous réunis, ici, dans ces murs.

Il se remémorait la pièce. Des reproductions de Monet et de Goya sur la tapisserie à fleurs, des meubles en bois massif qui dégageaient une odeur de cire, des tissus colorés pour cacher les fauteuils râpés. Beaucoup de superflus, trop de décoration, une identité en somme.

Ils n'existaient plus. Ils étaient tous morts. Et les autres avaient tout pris. Ils se sont servis, sans scrupule, sans remord. Balayant ce qu'ils avaient été avec placidité. L'héritage s'était éparpillé dans l'ensemble de la France en une dizaine de jours. Le temps pour un condamné de se repentir avant l'échafaud. Le temps de revenir sur ces terres pour signer des papiers notariés.

Le feu de bois crépitait. Les dernières brindilles se consumaient avant l'extinction totale. Il n'y avait plus rien à brûler. Une dynamique chaleur couvrait l'humidité ambiante. Dans la pièce ne restait à part un vieux matelas à même le sol, un miroir dans un coin. Sauvé des pillages par un miracle qu'il n'expliquait pas. Oublié par les héritiers ou fortuitement refusé ? Il ne le saura jamais. Il toucha le seul rescapé de la croisade avant de le placer au dessus de la cheminée. Il se regarda à travers le reflet. Image déformée, anamorphose.

Une envie de rire face à sa grotesque projection. Souvenirs, les femmes de la maison ne s'y admiraient jamais. Ce miroir n'intéressait réellement que les enfants. Voilà pourquoi il avait été décroché de son emplacement initial pour être cloué un peu plus bas, à la hauteur des jeunes yeux. Ils adoraient y grimacer. Ses cousins l'avaient baptisé 'le soleil fou'. Il poursuivit le rituel à chaque visite. Un jour, il surprit la bonne face au mur, le corps arc-bouté. Elle haussa les épaules en le voyant, et lui fit signe du doigt de garder le silence. Combien étaient-ils à s'amuser ainsi avec lui ?

Il apprit lors d'un traditionnel apéritif au vin cuit avec Jacques que ce type de miroir se nommait une sorcière. C'était son grand-père qui l'avait acheté sur une brocante pour trois francs, six sous. Il répétait régulièrement que les sorcières résidaient à la base dans les maisons modestes qui n'avaient pas les moyens de s'offrir un miroir avec du mercure et de l'étain. Les siècles passant, elles avaient pris beaucoup de valeur, devenant une référence pour les spécialistes. Le vieil homme aimait l'idée qu'un objet de substitution devint un objet de collection, Jacques aussi. Jamais il n'aurait permis un tel abandon.

Il sourit. Cette sorcière sera donc sa compagne pour l'ultime nuit dans la maison. Demain, il reprendrait la route, avec elle, tirant un trait sur une partie de vie, de ses ancêtres. Drôle de consolation, il caressa les médaillons qui entouraient le miroir. En sentant la chaleur du feu s'amoindrir sur ses jambes, il réalisa qu'il était temps de dormir avant de sombrer totalement dans la mélancolie. La bouteille de whisky était vide comme l'intérêt qu'il portait aux ascendants. Il fit plusieurs pas pour rejoindre le matelas. Couché, il observa le plafond décrépi puis le feu qui mourait sur ses battements de paupières. Le rideau était tombé, le spectacle était terminé faute de comédiens...

Lundi 14 avril 2008
 

Il aime le silence. Il aime le bruit. Il aime avant tout écouter. Entendre. Entendre un soupir, un rire, une présence. Il aimait rire. Il aime voir des gens rire. Il aime les observer dans la rue, dans les musées, dans les bars. Il aime s'enivrer. Il aime les voir s'enivrer. Il aime l'alcool et ses vapeurs. Il en aime les effets. Des conversations qui n'en finissent plus, des voix qui portent, des gestuelles expressives. Il aime les voir ivres. Il aime être ivre. Il déteste être sobre, la nuit. Il déteste la nostalgie. Il ne vit pourtant que dans le passé. Un passé qu'il aime tant, qu'il chérit. Il l'aimait. Elle l'aimait. Il l'aime. Elle ne l'aime plus. Il déteste l'absence. Il déteste la mort.

attachement

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