Mardi 8 juillet 2008

 

Professeur Erase remet ses lunettes rectangulaires et observe son agenda. Il songe : « Encore ce gros balourd ! Ce n'est pas possible...La troisième fois en deux semaines.» Il prend son télèphone.

« Faites venir Monsieur Corlier »

James montre le bout de son nez, toujours très intimidé par le charisme quasi surnaturel du Professeur. Le vieil homme aux allures très Hemingway se lève pour accueillir son patient.

« Entrez James. Installez-vous...Prenez vos aises...comme d'habitude... »

Faux sourires. James comme un ballon de foot rebondit jusqu'au canapé où il s'allonge avant de se redresser.

« J'en peux plus ! L'hôtel me tue ! Deux bus complets de Chinois hier soir... j'avais envie de les transformer en sushis!

_Les Sushis sont Japonais...

_C'est pareil...A trois kilomètres près... »

Il sort d'un sac en plastique des friandises.

« Vous en voulez ? » Demande t-il au Professeur qui est en train de s'asseoir sur une chaise dans un coin de la salle. Le plus loin possible de lui. Il répond sèchement.

« On ne mange pas dans mon cabinet, je vous l'ai déjà dit....

_Cabinet ?

_Mon bureau ! Rangez ces cochonneries, nous ne sommes pas au cinéma ! »

James sursaute, il n'aime pas mettre en colère son psychanalyste. Surtout qu'il ne s'agit pas de la première fois. Professeur Erase songe à interrompre la séance mais en posant les yeux sur la photo de sa femme devant le yacht, il se souvient des factures. Il lui faut de l'argent pour assouvir les besoins de sa jeune et dernière épouse en date: Marie-Line.

James se redresse et lui dit le poing en l'air

« Je suis en pleine dépression Professeur !

_Non James. Un peu de déprime, certes, mais pas de dépression...

_C'est kif-kif ! Ce que je sais est que j'ai moins d'appétit. Ce qui signifie que ça ne va pas. Mon estomac est l'indicateur de mon moral. Sans faim, je ne vais pas bien ! »

Léger soupir de notre professeur qui prend quelques notes sur son carnet :  Appelez le restaurant des Roses pour réserver une table pour 2. Vacances en juillet à Saint Trop'???

« Je vous écoute...Poursuivez...

_Je sens que nos séances me font du bien...Ça me fait du bien de parler à un homme. Parce que dans mon entourage entre Micheline, les triplettes et ma mère, je ne suis pas gâté. Henri va tout cafter à ma mère. Et puis Gaby, il est plus intéressé par les chiffons que par les voitures ! Enfin pas vraiment puisqu'il a une auto- école.. Vous me comprenez... En parlant de ma mère...Vous savez Gina ?

_Mmmmmm » répond t-il sans lever la tête.

« Et bien, elle souhaite vous rencontrer...

_Me rencontrer ? 

_Oui, elle veut se faire désintoxiquer de la chirurgie esthétique.

_Vous plaisantez ?

_Non. »

Le Professeur Erase manque de s'étrangler. Son cerveau rentre en phase euros, instinct de survie, ses lèvres prononcent sans qu'il ne comprenne vraiment.

« C'est une excellente idée, je vais la serrer...euh la sevrer... »

James tourne la tête vers son interlocuteur.

« Je vais le lui dire...

_C'est ça. Poursuivons....Quel est votre souci du jour... »

James déboutonne son pantalon. Il n'a qu'une seule envie : retirer ses chaussures.

« Docteur...J'ai plein de choses à vous raconter...Micheline a encore fait des siennes...Je suis certain qu'elle me trompe avec le serveur du Mac Donald...Ce n'est pas possible autrement...Elle ne parle plus que de lui. Elle n'a que son prénom à la bouche. Luigi par ci, Luigi par là....Je n'en peux plus !

_Luigi, c'est plutôt un prénom de pizzaiolo..

_Non Docteur. Pas Pizza Hut, Mac Donald...

_Poursuivez...

_Elle m'en fait voir de toutes les couleurs. Avec les gamines, c'est l'enfer ! J'vous raconte pas, trois rousses à la baraque, ça chingle!

_James, voyons, tout cela est faux. Une couleur de cheveux n'a pas d'odeur.

_ Non, je parle des couches culottes ! Les triplettes arrêtent pas de chier partout ! Même Mémé Marcelle ne veut plus les garder... C'est dire...Elle n'a pourtant presque plus d'odorat depuis qu'elle s'est pris des fumigènes lors d'une manif' pour les chiennes en mutation.

_Poursuivez...

_Brigitte me conseille en ce moment. C'est mon coach. Elle m'a dit de ne pas divorcer de Micheline. Que cela me coûterait trop cher.  Elle m'a proposé de s'en débarrasser.

_Débarrasser?

_Ouais, elle veut foutre de l'arsenic à petite dose tous les jours dans son bol de banania. Il paraît que ça tue a petit feu, et que ce n'est pas identifiable en laboratoire. J'utilise ces termes. Elle a peut-être raison. Je ne peux pas supporter de la voir avec un autre homme.

_Vous parlez d'un meurtre, James. Vous mesurez vos propos ? »

Haussement de sourcils, le Professeur se caresse la barbe en attendant une réaction.

« Je suis pas le seul à en parler ! Brigitte aussi !

_Vous devriez conseiller à votre Brigitte de venir me voir.

_Ce n'est pas MA Brigitte. Je la déteste, elle fouille partout !

_Dites-lui de venir....

_Comme elle fait tout ce que je lui dis, elle va venir... »

Léger rictus du Professeur. Il reprend ses notes pour supprimer les points d'interrogations après Saint Trop'.

«  J'ai l'impression que votre famille a une mauvaise influence sur vous, James.

_Je l'ai toujours dit.

_Vous devriez penser à vous détacher. 

_Je ne suis pas attaché!

_Au sens figuratif...

_Ah! »

James se relève brusquement.

«  Mais détachez de quoi ? 

_Pas de quoi ! De qui James ! De qui ? Voilà la question! »

Le Professeur croise les bras. Il considère son patient au rond bidon.

« Vous vous moquez de moi James...hein ?

_Ben non...

_Vous jouez au con ! Oui ! J'ai compris!

_Ben non... »

James n'en peut plus, il avale une fraise tagada.

« C'est l'heure. Venez me voir demain à 15 heures. On en reparle.

_J'croyais que...

_Ne discutez pas...Venez ! On va travailler intensivement ensemble ces prochaines semaines. Dites-moi Mémé Marcelle, elle touche une bonne retraite ?

_Oui...Elle n'est pas dans le besoin.

_Conseillez lui de venir me voir. Je pense que cela peut l'aider à résoudre ses problèmes avec les hommes.... »

Suffisant, il lui fait signe qu'il peut disposer.

 

Mercredi 11 juillet 2007

" Enfin la paix ! " se dit James devant l’écran de son ordinateur. Fait rare, Brigitte Gestapo a pris une journée de congés pour s’occuper de ses bêtes malades, James Corlier en profite pour surfer sur Internet. Dans son bureau, sans fenêtre, il ne va tout de même pas faire les fiches de paies ! " Rien à fiche de ces fiches ! Je vais me détendre…J’en ai besoin ! " pense t-il. Le paquet de chips juste à côté, les mauvaises habitudes reviennent au galop, comme autrefois, James navigue sur un site de rencontres. Son pseudo, " Bad hot boy" Pas de photographie, bien entendu, mais un descriptif alléchant " brun harmonieux, célibataire, recherche partenaire pour bonne partie de jambe en l’air ! ".

Pour le petit homme, il s’agit plus d’un jeu de séduction qu’une véritable chasse. Il sait que son physique n’est pas à la hauteur des espérances des internautes. Et puis comme dit Mémé Marcelle " la fidélité, c’est le manque d’occasion ! ", alors Micheline n’a aucun souci à se faire. Betty Boop l’envoie promener quand il lui demande son tour de taille. Sugar Candy se refuse à répondre sans photo, et Blondie, se fâche quand il l a questionne sur sa vraie couleur de cheveux ! " Mon minou est de la même couleur que ma chevelure, pauvre taré ! ". Difficile de sympathiser. Seule une internaute est réceptive : Œil de lynx. Sa fiche de présentation le fait saliver.  " Belle trentenaire, célibataire en manque de tendresse recherche petit moment de folie pour égayer triste quotidien. "

" Elle veut du sexe, la salope ! " s’esclaffe James. Sous le bureau, son sexe se gonfle déjà. Après les banalités usuelles, Bad hot boy commence à s’impatienter, il veut de l’érotique !

" _T’aime quoi ?

_Niveau cul ?

_Ouais !

_Les plans ! " 

Il n’en revient pas, jamais une femme n’avait été aussi directe. Œil de lynx est une cochonne !  Il se cramponne à son clavier et réclame des détails. Oui, il veut tout savoir : ses pratiques, ce qu’elle aime, ce qu’elle recherche. Au bout d’un quart d’heure, sueur froide, James n’en peut plus. Œil de lynx est crue. Tant pis pour Micheline, il abandonne ses principes au caniveau, sa morale aux oubliettes, son éducation au feu ! James souhaite la rencontrer.

" _T’es libre maintenant pour un verre ?

_Si tu veux…

_ Je viens chez toi ?

_Non. Chez toi…

_Impossible, je vis chez ma mère !"

" Est-elle laide ? Est-elle nymphomane ? " James s’interroge. Peu importe à ses yeux, il s’agit d’une femme, c’est déjà pas mal. Petits doutes dans sa tête.

" _T’es bien une femme, au moins ?

_Oui.

_J’aime pas les travelos ! 

_Ne t’inquiète pas mon lapin ! "

Le petit gros commence a se méfier. Œil de lynx reste pourtant très ouverte. Il sait que s’il demande une photographie, elle en fera autant. Trop risqué.

" _Pourquoi ce pseudo ?

_J’ai un regard qui tue ! 

_J’ai hâte de le voir. On se voit où alors ?

_Sais pas.

_Devant la gare ?

_Trop de monde !

_Dans le parc ?

_Trop risqué, je ne te connais pas.

_Dans un café ? "

Elle accepte. Ils fixent les détails pour ne pas se manquer. James se dépêche, il se débarbouille le visage au lavabo, un coup d’eau fraîche sur son crane pour être à son avantage Il veut la faire craquer. Il passe par la petite porte de service pour éviter Henri et sa moumoute. Ni vu, ni connu, il court vers l’inconnue. Il tremble de tous ses membres sur le chemin. Enfin, il arrive au bar, tout transpirant. Elle est là, à la table indiquée, de dos. Il est essoufflé mais se précipite vers elle.

" Œil de lynx ?  Je suis Bad Hot Boy! "

Elle se retourne. Et là c’est le drame.

" Brigitte ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! "

Mardi 29 août 2006

James est papa ! (9)

Les yeux rivés sur l’écran de télévision, James ne prête aucune attention à Micheline qui allaite les triplettes. Le sein droit pour Amanda, le sein gauche pour Erina, le berceau pour Elodia.

" _La nature est mal faite, quand même, j’aurais pu avoir une troisième gougoute pour la petite ! "

James ne répond pas, il est concentré sur " Les feux de l’amour ". Elodia hurle de faim. Son père se retourne et dit à sa chère mère.

" _Fais la taire !

_J’peux pas ! J’ai que deux gougoutes , je te dis!

_Oh la la ! Ca va pas être comme ça tous les jours, hein ? Moi, j’aime pas le bruit ! "

James augmente le son de la télévision. Soudain, la porte de la chambre d’hôpital s’ouvre. Mémé Marcelle au rapport. Habillée de son éternel treillis camouflage, la vieille dame aux cheveux bleus, pénètre avec un large sourire. Elle est la grand mère paternelle de James. Du haut de ses 88 printemps, Marcelle Corlier a enterré plus d’un cimetière. Elle pousse un " youyou ! ", puis s’approche de Micheline.

" _Bonjour ma petite ! Je viens embrasser mes arrières petites filles ! "

En regardant les gamines, Marcelle pousse un cri.

" _Ah ! ! ! ! ! ! ! ! !

_Ben qu’est-ce vous avez Mémé Marcelle ? demande Micheline, les seins à l’air.

_Dieu qu’elles sont laides ! Les nourrissons sont souvent moches, mais là, ça dépasse l’entendement ! "

La maman éclate de rire, le papa, dans le même élan, glousse à son tour.

" _Ben mes enfants, vous allez avoir du travail ! En tout cas, je tiens à vous féliciter ! "

Marcelle s’oriente vers son petit-fils. Elle le considère.

" _C’est bien, James, j’ai appris que tu restais au chevet de ta femme, toutes les nuits… 

_Ben oui, pensez bien, c’est pour le porno sur le câble ! "

Marcelle toise Micheline sur ses mots, et se précipite sur James pour le baffer.

" _Idiot ! Petit con ! Tu as intérêt de bien t’en occuper de tes saloperies ! Je te préviens, de mon vivant, tu vas te tenir à carreau ! Je veux te voir bosser pour ces petites connasses ! "

James Corlier fait signe qu’il a compris.

Mémé Marcelle est devenue féministe après le décès de son époux. Longtemps brimée par les hommes, elle a pris le taureau par les cornes, pour défendre les droits du sexe faible. Militantes extrémistes, elle ne supporte plus la compagnie des hommes.

Elle le détaille, puis hurle, les mains sur la taille.

" _Mais tu es dégueulasse avec ce pull, regarde, y a des taches partout ! Tu vas laver tes vêtements, plus souvent , petit cradingue !

_Oui, mémé !

_Et puis tu vas me couper les poils qui dépassent de ton nez !

_Oui, mémé !

_Et maigris un peu, t’es gros comme un cochon !

_Oui, mémé ! "

Marcelle Corlier baffe à nouveau James, avant de s’asseoir sur un fauteuil prés du lit. Elle soupire, en regardant Elodia dans son berceau.

" _Comme si une ne suffisait pas…Bon Dieu ! Trois…par chance, ils ont une grand mère spécialisée dans la chirurgie esthétique, elles pourront lui demander des conseils. Faut espérer qu’elles soient pas trop cons…Hein ?

_Ouais Mémé ! dit James en regardant John Abbot sauver Catherine Chancellor des flammes.

_Comment va la Joconde ? "

Marcelle Corlier appelle sa belle-fille, la Joconde, parce qu’elle est selon elle, en perpétuel rénovation.

" _Bien, elle revient aujourd’hui de son voyage de noce avec Henerail.

_Avec le nain de jardin ! Bon Dieu de merde ! Elle n’a jamais eu aucun goût cette pucelle ! Déjà se marier avec mon fils fut une erreur grossière, mais là, avec ce petit roquet aux allures de mafioso, je dis NON !"

Marcelle se gratte les sourcils broussailleux, avant de bailler.

" _Gaby devrait pas tarder. Il vient me chercher, on va aller coller des affiches pour l’association des chiennes en mutation. "

Micheline, la peau pleine de pustules, gémit,

" _J’ai mal à la foufounette… "

Marcelle la dévisage.

" Ben oui, ma grosse, tu as mis 3 mioches au monde, tu crois pas que tu vas t’en sortir comme une fleur à la rosée ! Moi, j’avais plein de vergetures et ils ont dû m’arracher les dents ! En tout cas, tu devrais pas allaiter ! Ces bestioles vont t’abîmer les nichons ! Regarde comme ils pendent ! "

Micheline se met à pleurer.

" _T’es trop sensible mon poussin " essaye t-elle de la consoler

_J’pleure pas pour ça ! Mes seins ont toujours été mous.

_Ben pourquoi tu pleures ?

_J’ai faim ! ! ! ! ! ! ! !C’est pas bon ici, je veux du Mac Do !

La militante se redresse de son siège, pour s’adresser à James.

" _Lève ton gros cul et va lui chercher des frites ! Allez ! "

James ronchonne, mais exécute. Il craint sa grand mère.

" _Et puis toi, arrête de pleurer ! On dirait une baleine échouée sur la plage ! "

Soudain, Mémé Marcelle voit le visage de sa belle fille sur l’écran de télévision.

" _Regardez c’est la Joconde dans un aéroport ! "

Les trois protagonistes regardent médusés le flash spécial. Le présentateur du journal explique.

" _Une Française, a été soupçonné, d’avoir voulu faire exploser un avion américain. Son comportement suspect a inquiété les hôtesses de l’air qui en fouillant son sac à main, ont trouvé des objets chimiques. La sexagénaire qui était, selon l’équipage, très stressée, s ‘est énervée contre le personnel de vol. L’avion a été neutralisé, au sol, avant son décollage. La passagère, que vous voyez en pleine crise de nerf, a été conduite dans un centre antiterroriste pour subir un interrogatoire. Après vérification, il s’agissait seulement, selon la police, de simples produits esthétiques, à consommation personnelle. Des piqûres de collagène et autres substituts. La passagère venait de subir un lifting, ce qui peut expliquer son air étrange. Elle a été relâché… "

 

Mémé Marcelle éclate de rire.

" _Relachée, si on veut!! Elle est tirée de partout la Joconde!  Vous avez vu sa tête d’ahurie ! Le monde entier a assisté à ce spectacle ! Et en plus ils ont dit son âge ! Ah la la ! Elle va être folle ! "

James planté devant l’entrée n’en croit pas ses yeux. Mémé Marcelle se lève et peste contre lui.

" Allez crétin, va chercher ses frites, et prend moi un Big Mac ! J’ai la dalle !  "


La promotion de James. (10)

Le petit homme au rond bidon quitte sa réception, il est convoqué chez son patron, et nouveau beau-père, monsieur Henri. Dans le corridor, il pense aux seins de Christiane. Depuis l’accident de voiture, Miss Lolo n’est plus tout à fait la même. Elle est comme habitée par des forces intérieures. Elle inquiète d’ailleurs tout le personnel du supermarché. Il en entendu, hier soir, en faisant ses courses, une caissière en parler à une cliente. Elle disait que sa collègue avait des visions mystiques. Il songe, il se dit que c’est dommage, qu’elle n’ait pas des visions érotiques. Il pourrait ainsi, la soulager.

James tapote à la porte, puis pénètre dans la réserve intouchable du propriétaire de l’hôtel.

Henri lui fait signe de le rejoindre, d’un signe de la main. Derrière son imposant bureau en bois, qui le dissimule, on le voit à peine. Il se redresse, et lui prit de s’asseoir. Une lampe éblouit, James. Nerveux, il n’ose pas parler.

" _Comment vas-tu ?

_Bien monsieur Henri.

_Je t’ai déjà dit de m’appeler Henri quand on est en famille ! Et les petites, elles vont bien ?

_Oui, un peu bruyantes quand même. "

L’effet Gina Corlier est nettement remarquable sur le patron. Les cheveux noirs, les sourcils épilés, les rides effacées, Hainerail, a perdu, dix ans, en un mariage. Si ce n’est plus. Il a commencé les implants capillaires, ce qui le rend très irritable.

Il caresse de ses mains poilus, ses dossiers, puis il considère attentivement son beau-fils.

" _Si je t’ai fait venir, c’est pour une bonne raison. J’ai décidé, en consultation avec ta mère, de te promouvoir. Il est temps que tu fasses vivre correctement, ta famille… "

James ne répond pas. Il ne porte pas dans son cœur, cet homme étrange aux pratiques douteuses.

Henri appuie sur le bouton de son interphone, et demande à une personne de venir. Le réceptionniste entend les chiens aboyer. Il sait qui va rentrer. Il s’enfonce dans la chaise, terrifié. Une femme d’une quarantaine d’année, en tailleur gris souris, fait son apparition, accompagnée de deux énormes dobermans. Les chiens pestent comme des acharnés sur James, Henri est obligé de les faire taire. La femme, raide comme un piquet, se place à côté du patron. Le front de James perle de sueur. Il est mort de trouille devant cette créature coiffée au bol. Cette femme est Brigitte, la fille d’Henri. Les salariés la nomment Brigitte Gestapo, et ce n’est pas pour rien…Les nazis seraient même des enfants de cœur comparaient à elle. Elle est le bras droit de son père, son œil de Moscou. Elle surveille tout, et répète tout. Son strabisme est une force inconsidérable, personne ne peut savoir ce qu’elle regarde. James suppose qu’elle l’observe à cet instant, mais il en n’est pas certain.

" _Ma chère Brigitte, comme tu le sais, est la numéro 2 de l’hôtel. Elle la meilleure gestionnaire au monde. Grâce à elle, les profits ne cessent d’augmenter. Elle est mon petit écureuil "

Brigitte est une radine, qui râle pour tout. Elle a refusé de fournir du papier toilettes pour les employés . Elle a contrainte les anciennes femmes de ménage à démissionner, pour prendre des smicardes. Pas de pitié, jamais. Elle impose ses règles, sa loi ! On ne compte plus les salariés qu’elle a fait pleurer. Même Micheline, durant son court passage, s’est brûlée à sa tyrannie.

" _J’ai décidé que tu allais devenir mon numéro 3. Après mon tendre beefsteak, bien entendu. "

Brigitte Gestapo tourne la tête vers son paternel, conquérante.

" _C’est elle qui va te former à nos méthodes. "

Un léger plissement de lèvre, sur la bouche du Terminator, comme un soldat, elle est prête à dégainer.

James d’une voix cassante, essaye de sauver son poste.

" _C’est à dire que moi, ma réception, je l’aime bien… "

Et là, d’un coup de règle sur le bureau, Brigitte interrompt James. Même Hainerail sursaute.

D’une voix grave, et monocorde, la mante religieuse aux cernes noirs, dit

" _Assez ! Il est temps que tu deviennes un leader ! Tu vas arrêter de mater les sites pornos et de draguer les femmes de chambre. Tu vas devenir un des nôtres, puisque père à épousé ta mère ! Finis la récréation, tu rentres dans la cour des grands !  "

Henri plisse la bouche, il est fier de sa progéniture. Elle est certes austère, et un rien, agressive, mais elle travaille comme cinq. Elle est le bulldozer qui abat les murs, et tue les ennemis. Il peut voyager en toute confiance, avec sa petite Ginette, Bibi s’occupe de tout !

Elle reprend, en tournant autour de lui, comme un maton face à son prisonnier.

" _Je vais te faire maigrir. Tu vas apprendre à parler. Je serai ton mentor. "

Brigitte, dans son for intérieur, regrette amèrement que James se soit marié avec la rouquine aux airs de campagnarde. Elle a toujours été secrètement amoureuse de ses petits bourrelets. Elle remercie Dieu, de lui confier cette mission providentielle. Rester 8 heures par jour, avec lui, rien que du bonheur, encore plus jouissif que de maltraiter le personnel. Et puis qui aime bien, châtie bien !

James se retient pour ne pas vider sa vessie sur le parquet. Les chiens le reniflent à l’entrejambe. Il est mort de peur.

" _Très bien, tu commences dès demain ! Prépare tes cartons, tu t’installes dans le bureau de Brigitte. Vous êtes, dès maintenant, mon équipe ! "

Il lui fait signe qu’il peut partir. James contourne Brigitte Gestapo, qui retient ses chiens pour qu’ils ne le dévorent pas. Il n’ose affronter son regard bifurquant. Avant qu’il ne parte, son beau-père lui crie :

" _Ne me remercie pas, c’est bien normal, ton papa peut bien faire ça ! "

James en campagne (11)

Vendredi soir, cellule de crise à l’hôtel. Autour d’une table, Henri préside un petit comité composé de son épouse et de sa fille. L’heure est grave, les sourcils froncés, il s’exclame.

" _Avec ces conneries, ce con va nous foutre sur la paille ! "

Gina Corlier soupire, en regardant encore une fois de plus, le tract. Sur le papier, James en photographie accompagné d’une pulpeuse blonde en tunique rouge. Elle baisse la tête, tout en caressant nerveusement son caniche Perle. Elle feinte la tristesse pour apaiser son mari.

" _Je ne comprends pas…il n’a jamais aimé la politique ! Son père doit se retourner dans sa tombe, lui compagnon du Général… "

Henri pousse un cri qui fait sursauter sa fille. Pourtant Brigitte n’est pas du genre à être surprise. Elle retient tant bien que mal, ses dobermans, qui veulent dévorer tout cru la petite Perle. Les bras tendus, tirant sur les laisses elle écoute son père poursuivre son sermon.

" _Dans le commerce, on ne fait pas de politique ! On doit le neutraliser ! Un député vert dans la famille, c’est impossible ! Nous allons perdre tous nos clients de l’hôtel ! Nos fournisseurs vont nous mettre sur une black liste ! On va devenir persona non grata !"

Regard menaçant envers sa fille, qui dans son petit tailleur gris en laine ne mouche pas.

" _Brigitte, tu devais garder un œil sur ce crétin ! Tu as échoué ! "

Aucune réponse. La matonne au strabisme sait qu’elle n’a pas été brillante, elle n’a même pas été capable de lui faire perdre un gramme. Secrètement, son cœur fond encore plus pour lui depuis son engagement politique. Gina sort de son petit sac rose, une bombe de déodorant. Elle en pulvérise autour d’elle.

" _L’odeur des chiens me rend nauséeuse…."

Brigitte Gestapo montre les crocs. La matonne d’une voix d’outre-tombe s’adresse uniquement à son père.

" _Le parti écologiste n’en revient pas. Il l’ont parachuté dans la circonscription pour présenter un candidat. Jamais il n’aurait pensé qu’il aurait fait un tel score ! Jamais !

_En ballottage favorable  au premier tour avec comme suppléante, une caissière bouddhiste aux gros seins, de qui se moque t-on ? C’est une hérésie ! Les Français n’ont rien dans le ciboulot ! "

Henri tape le poing sur la table.

" _Je vais m’en occuper de ce trou du cul ! Vous allez voir de quel doigt, je me chauffe ! "

Gina serre plus fort sa chienne contre elle. Elle songe. Jamais elle n’aurait imaginé un avenir politique à son fils. Sur la photo, elle le trouve beau dans son petit costume de chez Kiabi. Au fond d’elle même, la maman aimerait bien que sa progéniture soit élue. Cela voudrait dire qu’elle n’a pas complètement échoué dans son éducation.

" _Brigitte, tu dois le neutraliser ! Les affaires sont déjà moroses ! "

La porte de la salle de réunion s’ouvre sur ces mots. Une crinière flamboyante apparait. Micheline fait signe à sa belle-mère. Elle n’ose s’avancer davantage. Elle craint les chiens.

" _Il manquait plus qu’elle ! Ronald MacDonald ! " songe Brigitte, qui dévisage sa rivale. Elle la trouve encore plus graisseuse que jamais. Elle aimerait lâcher ses chiens pour qu’ils la dévorent.

" _Ou est ton époux ? " hurle Henri. 

Micheline piétine. Elle répond timidement.

" _Il est avec mémé Marcelle et cousin Gaby. Ils distribuent des tracts au centre commercial. Il ne veut pas que je vienne, il dit que je suis pas assez représentative.

_Bon Dieu de merde !

_Oui Henrail, j’ai mis mon jogging vert pour tracter, mais il ne veut rien savoir… "

Le patron lève les yeux, en plein désarroi.

" _D’après les statistiques, James est bien parti pour remporter la victoire ! Il sera l’un des seuls députés écolo !"

Apitoiement, Henri cache son visage sous ses mains. Il a envie de pleurer. Un pas en avant, Micheline ose affronter l’assemblée.

" _Je vais aller militer devant le Mac Donald. J’ai tout apporté avec moi ! Les tracts, les autocollants, les pin’s et les banderoles !"

Elle sort une, qu’elle brandit fièrement: ‘Votez James Corlier pour un monde sans déchet !’

" _Qui m’accompagne ? " demande t-elle.

Long silence. Gina se lève.

" _Je ne peux pas laisser mon fils, seul dans cette bataille. Une mère se doit de…de…combattre avec lui !"

Henri n’en croit pas ses yeux, Brigitte se lève également.

" _Pour une fois, Ginette a raison. Si James est élu député, on aura toutes les autorisations que l’on souhaite ! Imagine une immense terrasse devant notre hôtel avec une fontaine ! Il faut penser stratégie, père. Stratégie !"

Henri observe le cortège s’en aller. Les yeux au ciel, il joint les mains pour prier.

" _Faites que ce crétin ne soit pas élu !"


James à la fête foraine (12)

Bras dessus, bras dessous, James et son épouse avancent doucement dans la foule de la fête foraine. Entre la musique, et les cris d’exaltation, difficile de se détendre. Pourtant Micheline parvient à oublier les tracas du quotidien.

" _C’est une bonne idée de sortir ainsi tous les deux…en amoureux…sans les filles, et la famille…

_Ouais.

_J’ai l’impression de revivre…loin de ta mère et de Henrail.

_Ouais.

_Il va falloir renouveler l’expérience.

_Ouais."

Peu convaincu, le petit homme au bidon rond semble ailleurs. Il est usé par sa semaine. Il serait bien resté devant la T.V à regarder les femmes désespérées de M6. Il songe à ce qu’il va pouvoir se mettre dans le ventre, un bon hot dog ou des croustillons.

" _J’ai envie de monter dans le train fantôme ! "

Micheline cesse de marcher. Elle désigne du doigt le manége. James grimace, il se voit collé à son corps, lui hurlant aux oreilles. 

" _Non Micheline. La dernière fois, tu as tapé le garçon déguisé en mort vivant. 

_C’était de l’autodéfense !

_Et puis des horreurs, j’en vois tous les jours !"

Ironie qui ne fait rire que James, Micheline n’insiste pas. Ils poursuivent leur chemin. Bien entendu, ils s’arrêtent devant les délices de la fête.

" _T’as envie de quoi ?

_D’un hamburger chez Mac Do ! "

James hausse les épaules. Il n’en peut plus.

" _Tu peux pas penser à autre chose qu’à ton fichu Mac Do !

_Euh…

_Prends une pomme d’amour ! C’est bien pour l’occasion. "

Elle accepte le fruit défendu qu’elle dévore en quelques minutes.

" _J’ai mal aux dents !

_T’as qu’a manger moins vite ! "

James s’écarte de sa moitié, il veut garder ses croustillons pour lui tout seul.

" _Donne m’en un !

_Non ! Chacun son dessert !

_Egoïste !

_J’en ai marre ! Tu manges toujours plus vite que moi ! "

Sauvez par le gong, le palais des glaces séduit la rouquine.

" _Allez James ! Je veux y aller !

_Non ! C’est trop dangereux, tu peux te péter ton nez ! Et franchement, ce serait dommage d’abîmer si belle protubérance !"

Faux argument, James craint surtout de voir le reflet de sa femme en multiples exemplaires. Elle rougit avant de blêmir en entendant ses mots..

" _Je vais dans le grand 8 ! Je veux m’éclater !

_J’aime pas.

_Normal, c’est un truc de mec…j’y vais seul, toi, tu vas pisser dans ton froc ! 

_Tu viens de manger, tu vas être malade…

_C’est mon problème. On se retrouve un peu plus tard si tu veux…"

Micheline frissonne sous son jogging Adidas. Elle veut impressionner son époux, non, elle n’est pas une trouillarde comme il le dit.

" _Je viens avec toi ! "

James ricane. Il lui prend la main pour aller plus vite. Sur la route, il s’arrête devant le stand de tir. Une foule observe une femme rigide avec une mitraillette qui dégomme toutes les cibles. Micheline la reconnaît de suite. Elle a comme le sentiment que la demi sœur de son époux s’arrange pour se retrouver au même endroit qu’eux.

"_Comme par hasard, elle est là cette punaise ! Pour une fois qu’elle n’est pas accompagnée de ses clébards ! "

James la salue, elle est fier de connaître si bonne tireuse.

" _Tu nous accompagnes au grand 8 ? "

Brigitte toise sa rivale avant de dire.

" _Si tu veux des frissons, essaye la catapulte. "

Les jambes de Micheline tanguent. La catapulte est l’attraction la plus sensationnelle de toute la foire. Elle propulse deux personnes à toute vitesse dans les airs. Madame Corlier riposte.

" _Attends, c’est dangereux…Nous sommes parents…Nous avons des responsabilités…Dans l’émission de…

_Tout est sous contrôle " lui répond t-elle.

" _Je ne veux pas que mes filles soient orphelines !

_Et bien j’y vais avec James. Tu nous attends… "

Micheline a envie d’étrangler la matonne. Elle veut être un modèle pour son époux ; un exemple.

Accélération du rythme cardiaque, Micheline scrute la guillotine. Elle a envie de vomir.

Devant le manége, Micheline se sent de plus en plus mal.

" _Ecoute James, je crois que je ne peux pas le faire…C’est trop dangereux…Imagine si…

_Arrête ! Tu vas nous porter la poisse ! Attends nous là, on revient !"

Brigitte éclate de rire, elle a écrasé sa rivale.

A la caisse, Brigitte et James font face à un refus.

" _Interdit aux obèses, désolée ! "

Discrimination, James est déçu, il est prêt à riposter quand soudain une vengeance perfide lui monte à l’esprit. Il entend son épouse au loin.

" _Attendez ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! !Attendez! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! !  Je veux la faire cette attraction. "

Il désigne son épouse du doigt à la foraine.

" _Et elle, elle peut monter ? "

Acceptation, James achète deux places

" _Allez-y entre femmes ! "

Brigitte semble écœurée de se retrouver assise à côté de Micheline alors qu’elle aurait pu se serrer contre le corps moelleux de son tendre James.

Compte à rebours, les deux piégées sont assises dans la bulle. L’une est sur l’autre.

" _3, 2, 1…..0 ! "

Et c’est avec joie, que James Corlier contemple son épouse et sa demi sœur monter au ciel ensemble.

 

par Styx on the moon publié dans : les aventures de James

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