L'anniversaire de James (1)
James Corlier, en ce vendredi, fête ses 42 ans, seul, devant une bouteille de mousseux. Il n’allait pas acheter du champagne, trop cher ! Ce n’est pas qu’il n’ait pas les moyens, bien au contraire, mais il n’aime pas dépenser inutilement. Un sou est un sou, à partir du moment que cela pétille, l’illusion est là. La télévision est allumée, James ne rate jamais un épisode de ses feuilletons préférés, cependant ce soir, il n’a pas vraiment la tête à se concentrer sur son programme, il est songeur. « Une année de plus se dit-il, enfin une année de moins ! Vivement que l’enfer se termine ! » . Il glousse de rire et trinque à sa santé en levant le petit verre à moutarde face à lui. Il le boit d’un trait, et le remplit à nouveau.
Son estomac ronronne, il pose la main sur son ventre flasque qui grossit au fur et à mesure des ans. Il déboutonne son pantalon en velours beige, pour être plus à l’aise, et finit son verre. La bouteille est dramatiquement vide. Il a encore envie de boire. Il se lève jusqu'au coin cuisine pour se prendre un pack de bière, le moins cher du supermarché. Son pantalon descend le long de ses jambes, énergiquement, il l’attrape par les poches et remonte le vêtement jusqu'à la taille. Il ne peut plus se reboutonner, son abdomen est trop dilaté, tant pis, il restera ainsi : débraillé. Personne ne le voit dans son petit studio à la tapisserie rouge bordeaux.
Le téléphone sonne, James ne répond pas, il sait déjà qui sait, sa mère, « la vieille » comme il la nomme. Pas besoin d’être devin pour le savoir, elle est la seule à l’appeler. Il n’a aucune envie de lui parler, encore moins d’entendre un « Bon anniversaire mon petit ». Elle insiste, la sonnerie dure, elle doit se douter que sa progéniture est bien chez-elle. James souffle de soulagement, quand le son cesse, il a échappé au pire. Il ouvre une canette, puis une autre, et encore une autre, debout devant le frigo pathétiquement vide. James Corlier ne mange que des conserves, il ne cuisine jamais. Il les fait réchauffer dans une casserole et les déguste directement, pas de vaisselles superflues, tout est en place rapidement. Ce soir ce sera cassoulet, plat du dimanche, parce que c’est un jour spécial. Un petit rot, puis un autre plus bruyant, le petit homme chauve, repart s’asseoir dans son fauteuil avec un paquet de chips dans les mains. La météo de demain annonce une journée pluvieuse. James s’en moque, il restera chez-lui à regarder la T.V. Les informations commencent, il change de chaîne pour regarder une autre série américaine.
Le paquet de chips est presque vide, les mains grasses, James les essuie sur sa chemise marron. De toute manière, elle est déjà sale, il y a des taches de ravioli de mercredi. Le téléphone sonne à nouveau, la vieille persévère. « Bon Dieu, elle va me lâcher ! » s’exclame-t-il. Trop, c’est trop, il déconnecte l’appareil à la prise. Ouf ! Silence ! Il se reprend une bière et fait chauffer son cassoulet. Il repense à sa journée de labeur, James travaille dans un hôtel, il est réceptionniste. Il préfère travailler le jour que la nuit car il n’est pas obligé d’enregistrer ses séries. Cette semaine est une bonne semaine, il est de jour. Ah, s’il pouvait tous les tuer…il le ferait ! Un par un. Il s’imagine souvent déambulant, dans les couloirs de l’hôtel, un couteau à la main pour leur trancher la gorge, surtout celle de son patron, qui ne cesse de l’humilier devant les clients. Un petit sourire narquois, James se sent pousser des ailes en spéculant sur une éventuelle scène de crime. Le cassoulet mijote, il est bientôt prêt !
Vite avalé, Monsieur Corlier se précipite sur son fauteuil pour ne rien manquer du divertissement du vendredi soir sur la premiére chaîne. Quelques flatulences, ici et là, viennent perturber la voix de l’animateur. Ce qu’il préfère par-dessous tout est de voir des jolies filles a moitié nues se trémousser, ce soir, il n’est pas verni, il n’y a que des vieilles gloires des sixties, ils auraient pu, quand même, faire un effort, en ce jour !
Avant de se coucher, James aime prier. Deux Notre Père, Trois
Je vous salut Marie , et hop au lit ! Sauf que là, ce soir, trop saoul, il se contentera d’un simple « Amen ! » .Dieu lui pardonne, il a aujourd’hui 42 ans !
James au supermarché (2)
James Corlier marche d’un pas rapide dans une rue de la banlieue parisienne. Une large avenue sans charme, ni histoire, droite et fonctionnelle. Il sort de l’hôtel, son lieu de travail, où il vient d’effectuer huit heures de réception sans une pause. Son patron étant absent, James en profite, entre deux temps
morts, pour visiter des sites pornographiques sur l’ordinateur. Il aime bien, c’est distrayant, pour lui, qui n’a aucune partenaire.
S’il avance rapidement, c’est qu’il veut être rentré le plus tôt possible à son appartement pour regarder son soap à la télévision. Mais avant, il doit passer au supermarché acheter ses petites commissions de la semaine. Bien entendu Monsieur Corlier fait ses courses dans un magasin discount, même si pour cela, il doit faire un détour.
Aujourd’hui il va ajouter à son panier, une boite de coucous supérieur. Sa mère vient en effet dîner demain soir, il ne peut lui servir son coucou traditionnel, trois euros moins cher. Il fait un effort parce qu’il sait que Dieu lui rendra, comme dit Santa Maria !
« Avec un peu de chance, « la vieille » ne restera pas trop longtemps, si elle est fatiguée. Pourvu qu’elle soit fatiguée » songe t-il alors. James passera de toute façon sa soirée les yeux rivés devant l’écran pendant qu’elle racontera les petits commérages de quartier. Le pire est que James devra sortir sa vaisselle, et James déteste sortir sa vaisselle, car il doit la nettoyer après.
En pénétrant dans le magasin, James scrute l’ensemble des caissières, et par chance, elle est assise au poste 7, vêtue de son chemisier rouge. Un large sourire se forme sur son visage bouffi, il est heureux, car Christiane rebaptisée par James « Miss Lolo », touchera de ses longs doigts l’ensemble de ses conserves pendant qu’il dévora des yeux son généreux décolleté, a qui elle doit son surnom. Christiane est une trentenaire enrobée comme il les aime, un peu vulgaire, surtout quand elle mastique la bouche ouverte un chewing-gum. Ses lèvres sont toujours couvertes d’un rouge à lèvre agressif, qui parfois déborde sur ses dents. Miss Lolo est une blonde peroxydée qui déteste James. Entre collègues, ils le surnomment « le maniaque ». Il faut avouer que Monsieur Corlier se fait souvent remarquer. L’hiver dernier, en plein froid, il s’est permis de lui dire qu’elle ressemblait à un phoque sur la banquise avec son écharpe rose. Pourtant pour l’imposant petit homme, c’était un compliment, il n’a pas compris son dépit. Bien entendu, le client étant Roi, elle ne répliqua pas. Depuis, à chaque fois qu’elle croise son regard de pervers sur ses seins, elle n’a qu’une envie, lui envoyer une boite de cassoulet dans la tête.
James trottine dans les rayons, et s’imagine faisant l’amour à Miss Lolo sur le tapis roulant de sa caisse. Il rougit. Une jeune fille le regarde avec dégoût et s’enfuit. Il baisse la tête, son pantalon beige ne dissimule pas un début d’érection. Il pouffe et continue ses achats, il décide de prendre du chocolat, qu’il cachera, il le dégustera quand la vieille sera partie.
Enfin le moment tant attendu, le passage en caisse. Christiane l’ignore, et ne le salut pas. Elle passe rapidement les conserves, le chocolat, et les bières, sans aucune réaction apparente.
Au moment de lui tendre les billets, il lui dit.
«_ Tu es bronzée aujourd’hui, ça te va bien.
_17 euros et 25 centimes s’il vous plait.
_Quand viens-tu prendre un verre chez moi, tu sais j’ai de la bière au frais.
_Votre monnaie sur 20 euros.
_Merci ma douce, à très vite. »
En partant, il l’entendant se plaindre à la cliente suivante. Il saisit les mots « pervers, impoli, pauvre mec ». Corlier traîne ses vieilles semelles rongées de fatigue sur le carrelage.
« Elle peut faire la maligne, les vigiles sont là pour la défendre » murmure-t-il. Une pensée obscure alors surgit dans sa tête, il se voit avec un couteau déboulant dans le magasin. Il pense alors : « Un jour, elle aussi, payera son arrogance, elle subira le même sort que mon patron. »
James accélère le pas vers la sortie, il est en colère, il vient de rater les dix premières minutes de son feuilleton.
James et la vieille (3)
Dès qu’il a ouvert la porte d’entrée, James a compris qu’il allait passer un mauvais moment. Sa mère, invitée surprise du dimanche soir, débarque les bras remplis de sachets plastiques.
Elle ne laisse pas son fils réagir. Elle le pousse, et pénètre dans le petit studio au sol collant en poussant des petits cris énergiques. « Yep ! » « Oup ! »
« Rrrr ! »
James est amoureux (4)
James a senti son cœur s’affoler en la voyant la premiére fois. Et pas seulement le cœur…Il est resté bouche bée, il ne pouvait pas réagir. On appelle ça le coup de foudre. Depuis, James Corlier
est heureux de se rendre au travail, et de la voir, tous les matins dans sa petite blouse rose.
James a décidé de plaire à Micheline, et pour cela, il fait des efforts. Il change de vêtements tous les trois jours, il s’asperge d’eau Cologne et surtout il fait un régime. Il ne mange plus de cassoulet et de choucroute en conserve. Il achète à présent des plats surgelés Weigh Watchers. C’est plus cher, mais bon, il faut bien se sacrifier pour la bonne cause.
L’ensemble du personnel de l’hôtel ne comprend pas ce changement de situation. James le solitaire, devient agréable. Même Miss Lolo, la caissière du supermarché a vue la différence. Il ne la drague plus, et ne lui lance plus aucune réflexion douteuse sur son physique. Elle le trouve presque gentil enfin faut pas exagérer quand même. Ses yeux sont toujours ceux d’un vicieux !
Tout a commencé Lundi dernier, James derrière la réception enregistrait des données dans l’ordinateur. Micheline, intérimaire chez Adecco, venait au pied levée remplacer Gigi, en congé maladie. La femme de ménage se présenta naturellement au gros monsieur de la réception, un peu fatiguée de s’être levée si tôt. Elle n’avait plus l’habitude. James dans un premier temps, ne l’a pas regardée, il avait mieux à faire. Il lui a indiqué les vestiaires pour qu’elle prenne sa blouse, et son badge. C’est la voyant revenir avec son petit costume qu’il a craqué. Elle avait un air de Bette Davis, en fin de carrière certes, mais quand même. Malgré son bec de lièvre et son strabisme, Micheline dégageait quelques choses de particulier. Un charme venu d’une autre planète. James la considéra un moment, sentant son petit oiseau se réveiller. Ah, ses cheveux ! Il pourrait écrire des proses sur cette tignasse rousse et frisée comme un mouton.
« Y a pas à dire, elle dégage un truc cette bonne femme. » songea-t-il.
Et depuis une semaine, James est sur un petit nuage. Tous les matins, il cause avec sa douce qui reste pourtant sur la réserve. Ses collègues l’ont prévenue de se méfier de ce gros cochon. James lui parle de ses séries préférées, et comme ils sont fans tous les deux des « Feux de l’amour », ils ont toujours quelque chose à dire sur Nicky Abbot et sa libido ou Sophia Capwell et son brushing.
Même « la vieille » ne reconnaît plus son fils. Il prend de ses nouvelles régulièrement et s’est même proposé de garder Perle, le caniche, lors de sa croisière « La chance aux chansons » le mois prochain.
James Corlier n’a plus de désir de meurtre, il ne se voit plus avec un couteau trancher la gorge de son patron ou de Miss Lolo. Il se voit plutôt malaxer les hanches de sa Mimi…
Des bruits de couloir circulent, Micheline serait célibataire, sans enfant. James n’a pas encore osé lui demander. Pourtant il meurt d’envie de l’inviter au Flunch. Il peut bien faire ça, c’est une courageuse Micheline. Elle astique comme deux.
James fera-t-il le premier pas ?
